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jeudi 30 avril 2015

L’histoire à parts égales


À l’heure où l’Europe s’interroge sur ses relations avec l’Asie du Sud et du Sud-Est, appelée à l’époque les Indes, cet ouvrage nous offre non seulement un détour salutaire sur l’histoire des échanges entre ces deux continents commencés au tout début du XVIe siècle, mais permet surtout de nous détacher d’idées convenues.
Jusqu’au XIXe siècle et la prise de possession britannique du sous-continent indien, la présence européenne se résumait à quelques enclaves peuplées de quelques dizaines d’Européens, la plupart du temps en voie de métissage. Pour expliquer cette première globalisation, les auteurs ne croient pas à la supériorité technique de l’Europe. Ils font ainsi judicieusement remarquer que ce fut la concurrence des « indiennes », les tissus imprimés en Inde, qui poussa les Anglais à poser les bases de la Révolution industrielle en mécanisant la production textile.
D’une manière générale, jusqu’au XIXe siècle, les Asiatiques ne portèrent qu’un intérêt réduit à ces Blancs venus de loin. En même temps, les auteurs soulignent qu’ils furent à l’origine du développement d’une classe commerçante autochtone battant en brèche l’opposition systématique entre les colonisés et les colonisateurs.
Refermant le livre, on est bien obligé de s'interroger sur l'intensité et l'équilibre des échanges. Si les épices et les tissus inondèrent l’Europe, les Indes engrangèrent des profits commerciaux et développèrent une culture de la souveraineté qui fut la base de leur émancipation après la Seconde Guerre mondiale.

Référence : Jean-Louis Margolin et Claude Markovits, Les Indes et l’Europe. Histoires connectées XVe-XXIe siècle, Paris, Gallimard, 2015.


jeudi 25 décembre 2014

Selden Code ★★★★★


 Timothy Brook, éminent sinologue canadien, connu pour le succès de son précédent ouvrage, Le Chapeau de Vermeer, n’a pas son pareil pour nous faire partager sa connaissance de la première mondialisation (aux XVIe et XVIIe siècles) grâce à l’art de mettre en scène ses recherches, transformant ses ouvrages en véritable thriller où la scène de crime est un obj...et, dans ce livre, une carte. 
Tout commence un jour de 1983 quand, dans un sous-sol de la bibliothèque bodléienne d’Oxford, le conservateur montre à Brook une carte de Chine, un peu délaissée, qui fut déposée là en 1659 par un certain John Selden, connu pour un ouvrage, La Mer fermée (1618) établissant le droit d’un pays à posséder la mer. Quel est le véritable sujet de cette carte ? Quand a-t-elle été réalisée ? Par qui ? Un Chinois ? Un Européen ? Autant de questions qui poussent l’auteur à ressusciter le monde exaltant des 10000 navires qui naviguent sur les mers du globe vers 1660.
Dans cette enquête, on croise tour à tour Michaël Shen, ce Chinois converti venu s’installer en Angleterre, Zheng He, qui, au XVe siècle, parcourt le monde à la solde de l’empereur de Chine, tout un monde de marins, mais aussi des cartographes qui rivalisent d’ingéniosité pour représenter cette fichue terre ronde sur des feuilles de papier.
À la fin de son livre, Brook n’arrive pas à éclaircir tous les mystères autour de cette carte, mais il nous laisse avec deux certitudes, d’abord le sentiment d’avoir parcouru un formidable voyage, ensuite le plaisir rafraîchissant de découvrir une autre façon d’écrire l’histoire.

Référence : Timothy Brook, La carte perdue de John Selden, Paris, Payot, 2015.