mardi 10 mai 2016

Les habitants

Vu aujourd’hui Les Habitants  de Depardon à la séance de 16h00 dans un petit cinéma de St-Germain. J’ai dû batailler contre ma gêne d’aller voir un film à cette heure au lieu de travailler, de corriger, d’écrire… S’il y a une chose qui m’intéresse c’est bien ces plans-séquences sur des Français qui parlent dans les coins les plus éloignés du territoire. Dans la cascade de mots, souvent chahutés, mais pas tant que cela, on aime entendre la langue française porter la vie des gens. Rien de bien sophistiquée  en fait : pas de politique, pas de théories, juste des mots pour dire le plaisir d’être ensemble : des souvenirs, des difficultés amoureuses, la peur de l’avenir, de la mort surtout chez ces grands-mères qui veulent extirper des petits-enfants à leurs enfants car elles se sentent inutiles, de l’espoir chez les jeunes qui veulent croire en la vie même quand cette vie est faite de maltraitance, d’abandon, d’échec, de négation. Les phantasmes à peine refoulés des femmes affleurent en permanence « Tu vas m’engrosser. Alors avant, je veux la robe blanche » et à l’esprit à nouveau mon idée de faire un grand reportage sur la sexualité des femmes intitulé : que veulent les femmes ? Des conneries énormes : « Mais le Coran ça fait 1400 ans qu’il est là alors que les cathos, leur pape peut changer la Bible ». Le désordre des pensées et des âmes : beaucoup de femmes séparées, des enfants qui vivent ici ou là, des hommes à la frontière de la délinquance, des femmes à la frontière de la prostitution, des vieux qui ne reconnaissent plus cette France trop black, trop arabe. Il faut dire que cela ne choque pas le réalisateur de laisser dans son film le témoignage d’un couple qui va se marier à la mosquée avant de passer à la Mairie. Inquiétude personnelle, crainte de voir ma France – avec tout ce que cette expression peut avoir de factice et de trop poétique – se perdre dans un sabir qui ne veut rien dire, dans la barbarie, la laideur, un ailleurs qui ne serait plus chez moi. Et le témoignage de cette vieille de Villeneuve qui dit à une copine qu’elle ne se sent plus chez elle me désole. La copine est mongolienne et semble être un prétexte pour cette femme abandonnée qui aime sa langue et cache mal son goût du théâtre. Cette mongolienne est sans doute la seule capable de supporter ces propos durs sur le monde qui change, la France qui s’islamise, la pauvreté qui gagne. Souvent on se demande si les gens discutent ou parlent car, comme le dit un homme, « on est toujours seul ». En même temps, le film est trop statique, ne filme pas assez les paysages, et surtout malmène le territoire car M. Depardon la France a un sens et on ne peut pas faire n’importe quoi avec elle. On ne peut pas rencontrer des Niçois et nous montrer ensuite le passage du massif de l’Estérel d’ouest en est. On ne sait pas assez où l’on est même si on goûte avec délice le voyant breton qui exige de sa compagne qu’elle dorme avec lui et ne s’échappe plus la nuit vers un autre lit. Passion pour les Français, pour ce territoire, les géographies intimes et spatiales. Bonheur d’entendre ces deux jeunes du Nord avec leur langue rocailleuse ponctuée de « Tu vois » dire qu’à Frethun c’est vraiment des malades mais qu’à Calais les « gars » sont plus civilisés. Grandeur et misère, tout est là, surtout la misère quand on écoute ce jeune bellâtre con comme ses pieds qui demande à sa copine d’avorter car quand on n’a pas le permis on ne peut pas avoir d’enfant et encore à ce couillon du sud-ouest (il est sur la photo) qui veut être psychologue parce que - en fait on ne sait pas. Ces deux crétins aussi qui disent que les femmes cherchent la « bite » même si je crois que Freud aurait été d'accord tout en corrigeant le mot "bite" par phallus. Les femmes sortent d’ailleurs grandies de ce reportage : plus fortes, plus droites mais tout aussi perdues que les hommes. C’est l’histoire de mon pays, une alchimie étrange faite de routes bordées de platanes, de ciels bas et lourds, du bleu de l’azur, de préfectures, du général De Gaulle, qui est la seule figure historique à être citée et encore pour dire qu’on a dû allonger le lit quand il est venu dormir à Bar-le-Duc, d’hommes et de femmes qui essayent de rester dignes autant qu’ils le peuvent, vivent aussi intensément que possible la vie au risque de verser dans la tragédie ou le mauvais boulevard, des hommes et des femmes qui témoignent de leur joie d’être ensemble. C’est la France brinquebalante à l’heure de la mondialisation, la France éternelle des destins chaotiques. 

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